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La digital détox : nouveau remède pour un mal 2.0 ?

29.07.2014

Alain Dervaux, psychiatre à l’Hôpital Saint-Anne à Paris décrypte ce phénomène passé sous silence qui croît depuis deux décennies.

Tout couper pendant les vacances, est-ce possible ? Et vous, y parviendrez-vous cet été ? Comme l’écrivait déjà au 17è siècle Blaise Pascal dans ses Pensées : “Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre”. Avec le développement des nouvelles technologies et de la vie dite ‘connectée’ est apparu le FOMO, un phénomène qui produit chez l’être humain une angoisse et une addiction liées à la peur de manquer quelque chose. Le docteur Alain Dervaux répond à nos interrogations sur ce mal de plus en plus visible.

Business O Féminin : Pourquoi ne parvient-on pas toujours à déconnecter et à laisser le monde du digital de côté ? 

Alain Dervaux : Il a plusieurs facteurs à cela, qui dépendent étroitement de la personne en proie à cette difficulté à se déconnecter. Il y a notamment un facteur psychologique que la personne développe progressivement et qui, parfois à son insu, la conditionne au fait de ne pas supporter de manquer, de rater quelque chose, un événement, une info. On parle alors de FOMO, qui est l’acronyme de Fear Of Missing Out. Il faut que la personne ressente l’impérieuse nécessité d’être au courant de tout : de tout ce qui se passe dans l’actualité, sur les réseaux sociaux… Ou de tout ce qui concerne un domaine précis auquel est elle est ‘accro’.

Business O Féminin : Par quel processus développe-t-on une addiction? 

Alain Dervaux : La personne se met à consacrer de plus en plus de temps à cette activité, devenue addiction, et ne se rend pas compte du caractère délétère que cela peut engendrer sur le reste de sa vie, tant sur le plan professionnel que personnel et familial. Le processus débute souvent ainsi, de manière insidieuse, car nous ne nous rendons pas forcément toujours compte que nous sommes en train de plonger dans une addiction. Il faut souligner que la plupart d’entre nous arrivent à maîtriser le rapport au digital. Seule une minorité va basculer du côté de l’addiction qui est définie par les conséquences préjudiciables pour le sujet ou son entourage.

Business O Féminin : C’est-à-dire ? 

Alain Dervaux : Le cheminement agit un peu comme une drogue et le psychisme de la personne est alors altéré et de plus en plus focalisé sur le comportement addictif, au détriment du reste. Il est envahi par des pensées liées à la peur de manquer quelque chose et de rater un moment de plaisir. Il ne peut plus choisir entre faire une activité ou une autre, de peur de rater quelque chose de mieux. L’impact est comparable à celui existant dans d’autres phénomènes d’addictions (tabac, jeu, alcool, drogues…). Le sujet est centré sur son addiction qui finit par avoir un impact sur sa vie. Il en vient, par exemple, à se couper de plus en plus du monde, à ne plus sortir et à s’éloigner de ses proches. Ce sont là des conséquences de l’addiction au monde du digital. D’où l’emploi du terme détox justement, parfois utilisé aux Etats-Unis dans les addictions à l’alcool et aux drogues.

Business O Féminin : Et quels effets ce type d’addictions peuvent-elles avoir à long terme sur l’organisme et son environnement  ?

Alain Dervaux : Ils sont multiples et ont un impact sur le plan psychologique et relationnel de la personne (par exemple, troubles dépressifs, troubles du sommeil, troubles relationnels…). Ces phénomènes sont nouveaux car ils se sont développés ces 15 dernières années avec les nouvelles technologies, nous n’en sommes donc qu’aux prémices. Les générations futures risquent d’être plus fortement confrontées à ce type d’addictions 2.0. Pour l’instant, ce qui est certain c’est que très peu de gens, voire personne, ne consultent spécifiquement pour ce genre de troubles. De manière explicite en tous les cas. Ils consultent pour d’autres symptômes qui les amènent (cannabis, alcool, tabac, dépression, troubles anxieux…) et qui nous permettent d’émettre un diagnostic en lien avec le FOMO et l’addiction au monde digital.

Business O Féminin : Pouvons-nous alors parler de la coexistence de deux mondes dans la vie du patient? 

Alain Dervaux : Oui, certaines personnes vivent dans un monde virtuel de manière plus intense que dans le monde réel. En général, dans ce genre de dérèglement, ce sont la famille et les proches qui sont les premiers à pouvoir lancer les signaux d’alarme. Si la personne est plus isolée socialement, le risque est plus important car il n’y a pas de freins ou de remarques de la famille, qui peuvent être un facteur déclencheur de sevrage.

Business O Féminin : Et le FOMO est-il considéré comme une véritable addiction aujourd’hui ? 

Alain Dervaux : La notion d’addiction est aujourd’hui acceptée de manière plus large qu’auparavant. On peut dorénavant parler d’addiction dès lors que le sujet ressent un besoin irrésistible de consommer : le craving. L’addiction est le fait d’avoir une envie irrésistible de consommer des substances ou d’avoir un comportement pathologique sur internet ou les smartphones. Et ces comportements n’ont pas forcément d’incidence et n’altèrent pas le physique. La perte de contrôle est un élément déterminant du diagnostic. Généralement, il y a un retentissement sur la vie des sujets, ne serait-ce que par le temps passé sur écrans. Il n’y a pas de normes reconnues internationalement, mais passer plus de 35-40 heures par semaine sur des écrans est un signe d’usage problématique.

Business O Féminin : Comment se sevrer et comment soignez-vous ce type de patient ? 

Alain Dervaux : Les traitements sont longs car nous sommes face un à phénomène nouveau dans lequel il faut prendre en charge la globalité de la personne. Nous constatons qu’il y a énormément d’intéractions avec le reste de la vie du sujet : sa personnalité, sa manière d’être au monde, ses relations avec les autres, l’existence de troubles anxieux ou dépressifs associés… C’est-à-dire, plus globalement, la façon dont la personne perçoit et se perçoit dans le monde.

Il est important de discuter pour redéfinir avec le patient ses valeurs, ses buts dans la vie pour l’aider à trouver d’autres motivations. Cela prend du temps, car il ne faut jamais oublier que les patients trouvent des avantages à avoir un comportement de drogué au digital : ils y trouvent du plaisir et ne perçoivent pas ou sous-estiment les inconvénients de leurs comportements : par exemple, ils peuvent sous-estimer le temps passé sur écrans de façon très importante. Nous allons les aider à percevoir les inconvénients de leurs comportements, à trouver d’autres sources de satisfaction et à corriger certaines croyances dysfonctionnelles (est-il vraiment nécessaire d’être au courant de tout ?). Un temps important est passé à apprendre à restituer les émotions, souvent obérées au profit des comportements addictifs. C’est justement avec le temps que ce déséquilibre s’accentue et que même si la personne essaie de masquer les inconvénients de son addiction, ces deniers sont de plus en présents et visibles. Il faut compter plusieurs semaines à plusieurs mois, en fonction des vulnérabilités psychologiques des sujets, pour permettre au patient de se poser des limites et de sortir de son monde exclusivement virtuel.

Business O Féminin : C’est cette notion de limite qui est la pierre angulaire de ce phénomène ? 

Alain Dervaux : Oui, car, comme dans d’autres domaines, certaines personnes savent se mettre des limites et d’autres pas. C’est sur cet aspect que nous travaillons avec les patients en sevrage. Il faut leur apprendre ou leur réapprendre à poser des limites et à trouver le moyen de s’y tenir en cas d’envies irrésistibles. Et de ce point de vue, chaque personne est différente, avec son rapport au monde et aux autres. Cela nécessite une approche personnalisée. Il y a donc des questions philosophiques et morales qui découlent de ces comportements d’addiction au digital et sur la façon dont nous percevons le monde.

Business O Féminin : Quels sont vos astuces pour déconnecter ? 

Alain Dervaux : Les personnes qui s’en sortent le mieux sont celles qui développent des intérêts forts pour d’autres activités. Elles sont donc encouragées à reprendre des activités notamment physiques ou d’expression artistique ou qui favorisent la réflexion. En cas d’envie irrésistible, il est important de retarder le plus possible le comportement.

Il est utile de placer un chronomètre sur l’écran pour éviter la sous-estimation du temps passé sur écrans. Il est important de tenir un cahier de comportement pour noter le temps passé sur écrans, ses émotions et ses réflexions à ce moment-là. Faire une balance décisionnelle, c’est-à-dire noter sur une feuille divisée en deux, les avantages et les inconvénients du comportement problématique est également utile. En matière de prévention, les spécialistes s’accordent pour dire qu’il faut éviter les écrans avant l’âge de trois ans pour limiter le risque que les plus jeunes ne deviennent accros, il faut aussi savoir mettre des garde-fous. Il faut faire preuve de pédagogie dès le plus jeune âge et déceler les personnes à risque, celle qui ne savent pas se mettre de limites justement. Aider ces sujets à gérer les conflits et à exprimer leurs émotions, notamment en cas de souffrance psychologique, ce qui va limiter les conduites addictives ou déviantes. Ce sont ces questions sur les limites qui seront primordiales demain pour aider les gens à garder les pieds sur terre, plutôt que dans le monde virtuel !

@CarolineForge

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