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Start-up : décryptage d’un monde pas toujours si cool !

17.05.2017

Dans “Bienvenue dans le nouveau monde − Comment j’ai survécu à la coolitude des startups”, Mathilde Ramadier, qui s’est fondue dans l’écosystème berlinois pendant quatre ans, décrit la fracture entre le discours et les pratiques en vogue dans les jeunes pousses. Revue de détail des dérives du modèle entrepreneurial, épinglées dans cet essai aussi drôle que corrosif.

Mirage de gloire

Dans son livre, la jeune scénariste de BD, qui a travaillé pour une douzaine de start-up de la Silicon Allee, équivalent berlinois de l’indétrônable champion de l’innovation californien, dénonce la culture du cool et la rhétorique messianique à l’œuvre dans les jeunes pousses. Bien huilée, la mise en scène générale de leur succès incite les petites mains de la génération Y, fragilisées par la crise, à se surpasser pour espérer obtenir leur part du gâteau. Le modèle à atteindre ? Celui des Mark Zuckerberg (Facebook) ou autre Brian Chesky (Airbnb), self-made-men qui ont révolutionné le monde grâce à leur génie, et surtout à la sueur de leur front. L’implication compte plus que les années d’expérience ou le diplôme : pour changer le monde, il faut donc faire preuve d’une motivation et d’une capacité d’innovation sans cesse renouvelées, se donner corps et âme à l’entreprise… Tout en s’efforçant d’oublier que « 90 %  [des startups] échouent. » « La surmotivation exacerbée, la fausse humilité, l’univers fantasmagorique des super-héros, le courage et la prise de risque valorisés dans un monde sans pitié où tout va mal… tout cela est savamment mis en scène pour être attractif et crédible », résume Mathilde Ramadier.

La flexibilité à tout prix

« Nous n’offrons pas un job ni un salaire, mais un pied dans l’entreprise », cite l’auteure, qui a épluché de nombreuses offres d’emploi sur les plateformes spécialisées, en Allemagne comme en France. Parce que leur capacité financière est limitée et que leur avenir reste incertain, les start-up exigent de leurs ouailles une flexibilité à toute épreuve en matière de conditions de travail. Et les abus sont monnaie courante : emplois dissimulés derrière des stages, salaires au rabais, périodes d’essai aussi longues que les contrats eux-mêmes ou écourtées à une semaine non payée. « C’est, une nouvelle fois, une belle façon de jouer sur les mots : c’est vrai, après tout, un ‘essai’ n’engage à rien. Quand on essaie une chemise, on ne l’a pas encore achetée. Et dans le monde des startups, un employé ne vaut manifestement guère plus qu’une chemise », ironise Mathilde Ramadier. Cette flexibilité s’applique en outre aux horaires, à rallonge, considérés comme un signe de motivation, et aux missions. La jeune femme raconte qu’au cours d’une de ses expériences, ses supérieurs lui ont demandé, pour compenser la démission d’un collègue, de gérer les clients francophones mécontents en plus de sa charge quotidienne : « C’est un fait : les heures sup’ sont affaire courante et ne sont jamais rémunérées chez Vesta – enfin, sauf si l’on considère les bières et les pizzas distribuées après 19 heures comme une rémunération. »

« Manager de vide »

Les intitulés de poste qui en jettent serviraient-ils à dissimuler ces conditions précaires et à entretenir un rêve d’ascension illusoire ? Dans les start-up, les stagiaires RH, par exemple, sont parfois honorés du titre d’assistant talent recruiter. Selon l’auteure, nombre de ces appellations récentes ne renvoient en réalité qu’à des « bullshit jobs, ces nouveaux ‘jobs à la con’ du secteur des services qui se targuent de contribuer à l’organisation rationnelle de l’entreprise, mais qui ne peuvent se décrire facilement, tout simplement parce que même les premiers concernés ne parviennent pas à expliquer clairement ce qu’ils font ni à y trouver une vraie utilité. » Mathilde Ramadier pointe par ailleurs du doigt la prolifération des postes de manager (SEO manager, country manager, community manager…), qui tend à véhiculer l’image d’une hiérarchie plate alors même qu’elle n’a jamais cessé d’être pyramidale, comme le prouve notamment la frénésie des process impliquant des validations en cascade. Résultat : si certains se démènent jusqu’au burn-out, d’autres, comme l’auteure, s’enfoncent dans le bore-out. Content manager sans équipe à encadrer, assujettie aux algorithmes de Google et à des supérieurs peu enclins à lui confier de nouvelles responsabilités, la jeune femme, surqualifiée pour le job, a fini par souffrir d’un ennui intellectuel mortel à force d’écrire toujours les mêmes textes…

Dans la fosse aux lions

On l’aura compris, dans des entreprises soumises à l’incertitude et donc à l’urgence de croître, la vitesse et la quantité priment sur le recul et la qualité. De plus, les performances sont largement passées à la loupe grâce à des logiciels de management tels que 7Geese, dans lesquels chacun renseigne ses objectifs, les moyens mis en œuvre pour les atteindre, et reçoit des commentaires, positifs ou négatifs, de ses collègues. Partout où elle est passée, Mathilde Ramadier a observé ce système de notation publique, qui instaure un esprit de compétition féroce au lieu de la convivialité et de l’intelligence collective promises. Ainsi, dans l’une des start-up qui l’a employée, les résultats des petites mains étaient décortiqués quotidiennement par la quality manager, affichés sur un tableau dans l’open space, et le meilleur se voyait remettre chaque vendredi un bon cadeau sous les applaudissements de ses camarades… tandis que les moins bons étaient virés. D’où ce constat amer : « Qu’une entreprise soit en compétition avec d’autres, c’est une chose. C’est la loi du marché. Mais qu’elle mette en concurrence ses employés, qui plus est de façon ‘transparente’, c’est-à-dire publique, sous prétexte de les coacher efficacement ou de les motiver de façon décomplexée, c’est les traiter comme des gladiateurs. »

Au pays de Candy

Ce n’est un secret pour personne : le jeunisme règne dans la startupsphère, où les moins de 30 ans sont légion. Dans son ouvrage, Mathilde Ramadier dévoile un pendant moins connu : l’infantilisation permanente, à coups de smileys et autres petits cœurs, qui envahissent le moindre message posté sur le chat commun. La gamification fonctionne également à plein régime dans les jeunes pousses, en externe comme en interne, où des activités ludiques sont fréquemment proposées aux employés pour les récompenser de leurs efforts. Et l’auteure de détailler : « Après l’effort, le réconfort. Il est fréquent de trouver dans les offres d’emploi – vitrine par excellence de l’idéologie des startups – des avantages en nature qui se rapportent à l’univers du jeu, que ce soit le sport ou les jeux vidéo. ‘Une PlayStation 4 à dispo ;)’, ‘ambiance ping-pong’, ‘un flipper vintage’, ‘des tournois de baby-foot’, ‘des camarades de jeu motivés’… » Cette régression trouve enfin son expression dans la mise à disposition de bonbons et de friandises de toutes sortes, « nouvelle forme d’appât pour créer une motivation saine, apporter joie et bonne humeur tout au long d’une journée de travail. »

Comme à la maison

Au-delà des sucreries, il n’est pas rare que les start-up fournissent alcool − des soirées festives aux simples bières remplissant le frigo − et repas. Le côté pervers de ces avantages est qu’ils attachent les employés à leur chaise de bureau : tout est disponible sur place pour qu’on puisse y passer sa vie. La frontière entre le professionnel et le personnel se brouille d’autant plus facilement que la boîte se plie généralement en quatre pour souder ses troupes, notamment à travers l’organisation régulière d’afterworks. Pour Mathilde Ramadier, « la création de liens ne s’arrête pas au ‘team building’. Comme toute relation d’amour, c’est du travail, ça s’entretient tous les jours : on parle donc plus volontiers de ‘team bonding’ […] qui se traduit par la persistance de liens fraternels entre collègues. » Membres d’une grande famille embarquée sur un même bateau, les startuppers se doivent de tout donner à l’entreprise et de la personnifier aux yeux du monde en likant, depuis leurs comptes personnels, la moindre de ses actualités sur les réseaux sociaux et en y étalant leur fierté d’appartenance. « L’employé n’œuvre plus pour créer un produit, il est ce produit. Non seulement il devient acteur de la révolution, et donc du nouveau monde que les startups prétendent engendrer, mais il incarne ce nouvel ordre. Oui, tout cela était en quelque sorte prévisible dès la lecture de l’annonce : il s’agissait d’un projet politique total. »

@manondampierre

Bienvenue dans le nouveau monde
Comment j’ai survécu à la coolitude des startups
Un essai de
Mathilde Ramadier édité par Premier Parallèle
160 pages
16 €

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