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Pourquoi il est urgent de réapprendre à s’émerveiller

Les nouvelles du matin ne sont peut-être guère réjouissantes, pour autant, il existe mille raisons de vous émerveiller chaque jour, et par là même, de vous reconnecter à la vie. Un thème puissant qui a inspiré le philosophe Bertrand Vergely, auteur de l’ouvrage « Retour à l’émerveillement » paru chez Albin Michel.

Alors que nous vivons dans un monde désenchanté, vous écrivez un livre sur l’émerveillement. Pourquoi ?

Bertrand Vergely : Trois choses m’ont conduit à écrire sur l’émerveillement. D’abord un héritage moral lié à ma famille. J’ai vécu dans un milieu familial très heureux qui adorait la culture et la vie. Notamment parce que mon père avait survécu à la déportation pour cause de résistance. Quand on est un miraculé cela aide à s’émerveiller.

Par opposition, j’ai fait mes études dans un milieu intellectuel qui cultivait la révolte et le désespoir. J’ai été étonné de voir des intellectuels grassement payés par la République n’avoir aucune gratitude pour le monde heureux dans lequel ils avaient la chance de vivre.

Enfin, en enseignant, j’ai découvert combien l’enseignement et l’émerveillement sont liés, enseigner consistant à être un passeur d’enthousiasme en faisant s’ouvrir les yeux et les oreilles.

Mettez ces trois éléments bout à bout : vous avez la clef de mon engagement pour l’émerveillement. Une réaction face à l’ingratitude de mon milieu intellectuel. Une fidélité à un sens de la vie hérité de mon milieu familial. Enfin, un outil pratique dans le cadre de l’enseignement.

Nous avons tous des valeurs qui guident notre vie. Moi, je choisis celle de l’émerveillement.

Est-ce l’émerveillement qui nous lie à la vie ?

Bertrand Vergely : Oui. Et c’est ce que montre très bien Bergson dans l’analyse qu’il consacre à la morale et à la religion. Il faut fabuler, explique-t-il, et la religion qui parle du fabuleux ainsi que les mythes, les contes et les légendes, a raison de le faire. Posons, sous prétexte de réalisme, que la vie est tragique parce que la mort existe et que les hommes sont méchants et bêtes. On est certes réaliste mais on plombe l’action ainsi que le lien avec la vie. Laissons à l’inverse la vie s’exprimer en nous. En pensant que la vie vaut la peine d’être vécue parce qu’il y a en elle un souffle créateur plus fort que le néant et la violence humaine, on donne envie de vivre. Bergson a vu qu’il est vital de s’émerveiller. Il y a dans la vie le fait inouï de l’existence qui va plus loin que tout. L’art en parle fort bien. S’émerveiller consiste à avoir la mémoire de ce fait inouï et à le laisser s’exprimer.

Justement, qu’est-ce que s’émerveiller ? Comment définissez vous l’émerveillement ?

Bertrand Vergely : L’émerveillement vient du mot latin mirabilia qui veut dire admirer et notamment admirer ce qui sort de l’ordinaire. Si le merveilleux réside dans le fait que la réalité est parfois idéale tant elle est harmonieuse et heureuse, l’émerveillement est un état intérieur qui consiste à admirer l’idéal qu’il peut y avoir dans la réalité. En ce sens, je définirai l’émerveillement comme la capacité de recevoir le merveilleux, c’est-à-dire la part idéale de l’existence. Ce qui est encore plus merveilleux que le merveilleux. Le réel peut être idéal. Si personne ne sait le voir comme tel, cette présence de l’idéal meurt. D’où l’intérêt de l’émerveillement. En s’ouvrant à la part idéale qu’il peut y avoir dans la réalité, il sauve cette part idéale. L’homme vivant qui vit le merveilleux est donc plus merveilleux que le merveilleux. Ce qui est vertigineux. Prenons conscience que le merveilleux concerne non seulement le monde mais l’homme qui voit le monde. On va de merveille en merveille. De sorte que là se trouve le merveilleux qui émerveille. Dans une cascade de merveilles.

S’émerveiller devant un paysage grandiose va de soi. Et le quotidien, peut-il émerveiller ?

Bertrand Vergely : Il y a le quotidien qui est plutôt répétitif, donc terne et lourd. Et il y a la vie simple. Le quotidien n’est pas forcément la vie simple ni la vie simple le quotidien. La vie simple renvoie à ce qui se passe quand dans le dépouillement de l’existence qui se contente d’être on entrevoit l’Un qui est le principe harmonieux à la base de toute chose. La vie quotidienne offre une occasion idéale de rencontrer la vie simple. Encore faut-il savoir la regarder. C’est ce que fait très bien le Haïku, ce petit poème japonais de dix-sept syllabes. Une lande enneigée en hiver. Un corbeau qui s’envole en croassant. Il n’en faut pas plus pour être au cœur de la création, de son mystère, de son principe harmonieux.

Quand on s’émerveille on ne critique pas. Et quand on critique on ne s’émerveille pas. Peut-on s’émerveiller et avoir l’esprit critique ?

Bertrand Vergely : Être critique, Kant nous l’a appris, consiste à savoir de quoi on parle. S’émerveiller consiste à vivre le merveilleux de l’intérieur. On peut vivre le merveilleux de l’intérieur et savoir de quoi on parle. Ce n’est pas incompatible. Être émerveillé ne consiste pas à être bête. Et avoir l’esprit critique ne consiste pas à être une brute incapable d’admiration.

L’enfant s’émerveille naturellement. Et l’adulte ? Entre les deux, quel lien ? Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?  

Bertrand Vergely : L’émerveillement coule de source. À condition de le laisser s’écouler. L’enfant qui ne refoule pas ses émotions s’émerveille naturellement pour cela. L’adulte s’émerveille quand, comme l’enfant, il ne refoule pas ses émotions. C’est ce qui rend l’émerveillement de l’adulte d’autant plus admirable. Pour s’émerveiller quand on est adulte il faut un travail intérieur.

Pour vous, tout part de la beauté du monde et de la vie qui coule dans nos veines, celle-ci étant le reflet de la beauté du monde. Il y a donc une énergie universelle ?

Bertrand Vergely : Oui. À condition d’appeler cette énergie du nom de présence. C’est l’action de la présence agissante à travers la communion des présences qui donne ce sentiment d’énergie, l’énergie étant cette réserve de possibles donnant la force d’agir, de vivre, de penser et d’aimer.

« Être faible », dites-vous, « est une invitation à devenir fort ». La vie nous invite à devenir fort. Mais pour le devenir, comment fait-on ? On passe par l’émerveillement ?

Bertrand Vergely : Le fait de devenir fort est une merveille. C’est d’autant plus une merveille que, pour y arriver on n’a pas recours à un moyen merveilleux mais à soi, à sa propre force. Il y a un miracle paradoxal qui réside dans l’absence de miracle. Dans la solitude donc. Quand on est seul dans la vie, on devient un pour vivre. Quand on devient ainsi un, l’Un se met à parler de l’intérieur. Il est important de reconnaître que la solitude humaine peut être un facteur de libération. Seul l’esprit de l’émerveillement est en mesure de voir la solitude ou l’absence de miracle apparent comme un miracle.

Quand on a perdu la faculté de s’émerveiller comment la retrouver ?

Bertrand Vergely : Il peut ne pas être mauvais de perdre son émerveillement. Cela peut signifier le passage de l’enfance à l’âge adulte. L’émerveillement est un état d’esprit. Pour retrouver le sens de l’émerveillement quand on l’a perdu il n’y a qu’un seul moyen : cultiver son esprit en cultivant l’esprit. On y parvient par la culture sous les trois aspects de celle-ci : l’agriculture qui fait pousser quelque chose, la culture qui civilise et la religion qui nous emmène au-delà. Faire des choses utiles. Faire du bien. Aller dans la profondeur. On arrête de se sentir englué dans le quotidien maussade quand on le fait. On trouve et on retrouve le sens originel de l’émerveillement, ce qui sort de l’ordinaire et qui est pour cela remarquable.

 

 

 

 

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