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Les Femmes et le Vin… Une histoire de passion et de combat.

25.09.2013

De la Veuve Clicquot à Jeanne Pommery, les femmes ont marqué l’histoire du vin. Rencontre avec ces viticultrices, œnologues, sommelières ou passionnées qui perpétuent cette histoire et ont su s’imposer dans un monde encore très masculin.

Viticultrices, œnologues, sommelières, négociantes, cavistes ou tout simplement passionnées de dégustation, les femmes sont de plus en plus nombreuses à s’engager dans cette voie longtemps qualifiée de masculine et donc, un peu « macho ». Pourtant ces passionnées de vins et de terroirs, en France et dans le monde, ont su imposer leur savoir-faire, et à l’image de certaines de leurs prédécesseures, conjuguer le vin au féminin.

Les précurseurs-ices..

Ce terme, comme d’autres dans les métiers du vin, n’a pas de féminin. A croire que les femmes n’ont jamais été « précurseurs » ! Pour Ségolène Lefèvre, historienne de l’alimentation et auteure du livre Les Femmes et l’amour du vin (éd. Féret), rien n’est moins vrai. Les femmes ont en effet un lien très ancien avec les métiers de la vigne. Dès 1788, la veuve Françoise Joséphine de Lur-Saluces reprend la tête du Château d’Yquem et lui donne, en collaboration avec son maître de chai, ses lettres de noblesse et sa renommée internationale. Au XIXe siècle, deux veuves encore, Jeanne Alexandrine Pommery et Barbe Nicole Clicquot, surnommée la « grande dame de la Champagne », reprennent les rênes de l‘exploitation et vont, en véritables manageuses, pérenniser et de déployer leurs maisons. Comme le note Ségolène Lefèvre, ces femmes avaient un sens aigu du marketing et de l’innovation. Jeanne Alexandrine Pommery développe ainsi le « dry » afin de conquérir de nouveaux marchés et contenter sa clientèle anglaise. Quant à la veuve Clicquot, elle invente le dégorgement des bouteilles grâce au procédé de « la table de remuage ». « Elles étaient des femmes à poigne qui réussirent à faire oublier leur condition féminine afin d’exercer le métier de leurs défunts maris », conclut-elle.

 

Une histoire de passion et d’héritage

Aujourd’hui, c’est souvent à l’occasion d’un héritage que cette passion du vin, née dans l’enfance, redevient vivace. Petites, beaucoup ont aidé à faire les vendanges, à coller les étiquettes sur les bouteilles, à accueillir des clients venus déguster dans le vignoble. Le temps des études et les premières années dans la vie active les ont parfois éloignées, mais elles sont nombreuses à retourner à leurs premières amours : la vigne et le vin.

Pour Florence Guy, qui détient 55 hectares de vignes dans l’Hérault, « reprendre était une évidence. Ce n’était pas le cas de mon père qui me voyait plutôt médecin. Il ne m’a pas incitée du tout. Quand j’ai pris le Château Coujan en 1990, je me suis formée en parallèle en faisant des stages. J’aurais peut-être progressé plus vite si j’avais étudié l’œnologie. » note-t-elle. Pourtant, aujourd’hui, Florence fait le vin qu’elle a envie de boire dans sa vigne reconvertie en agriculture biologique.

L’héritage et la passion, c’est aussi ce qui anime Nathalie Falmet et Clothilde Chauvet qui travaillent en Champagne. Très jeune, Clothilde s’est prise de passion pour le métier : « j’ai fait des études d’œnologie et suis partie travailler en Australie et en Nouvelle Zélande pour me former et acquérir une plus grande expérience. » Aujourd’hui, Clothilde travaille avec son frère, qui s’occupe de la vigne, tandis qu’elle se charge de la vinification et des assemblages : « Ma touche personnelle je l’ai apportée avec nos millésimes que je travaille très spécifiquement. »

Nathalie Falmet, elle, ne se prédestinait pas au départ à reprendre une partie des vignes familiales, mais la peur de perdre un tel héritage a été plus forte. « J’ai commencé par faire des études de chimie pour travailler dans les parfums. Un jour, je me suis rendue compte de la chance que j’avais de pouvoir reprendre un vignoble et surtout de faire mon vin. Le vin c’est de la chimie, j’ai donc décidé de passer mon diplôme d’œnologue spécialisé en Champagne. »

Chez les Falmet, c’est d’ailleurs une véritable histoire de famille au féminin. A 17 ans, sa fille Claire a déjà le métier dans le sang. « Nous faisons les assemblages ensemble, je vais à la vigne avec maman, nous faisons les foires aux vins, et les étiquettes, nous les avons créées toutes les deux. » « Depuis toute petite, elle sent tout, goûte à tout, elle a déjà un sens olfactif très développé », s’enthousiasme Nathalie.

Virginie Taupenot-Daniel, à la tête du domaine Taupenot-Merme en Bourgogne, avec son frère, et présidente de l’Association Femmes et Vins de Bourgogne, s’est, elle, rendue compte de la valeur réelle de son patrimoine familial depuis l’étranger : « J’ai décidé de rentrer en France et de travailler aux côtés de mes parents et de mon frère après avoir vraiment compris la chance que nous avions d’avoir un domaine de 13 hectares regroupant 19 appellations entre Gevrey-Chambertin et Morey-Saint-Denis. » Des noms mythiques et connus dans le monde entier, même si les vins de Bourgogne ne représentent que 0,5 % des ventes de vins dans le monde.

Enfin, pour Carol Duval-Leroy, PDG de la Maison de Champagne du même nom, c’est la vie qui l’a poussée à reprendre la marque. Après la mort de son mari, elle se devait de conserver l’héritage familial pour ses trois fils : « Mon but était d’assurer la pérennité de notre maison, de développer les ventes à l’étranger et de transmettre à mes fils l’héritage de leur père. » Elle qui aime à se décrire comme « une régente et une lionne » a, dans tous les cas, su imprimer sa marque : « J’ai tout fait pour développer la marque Duval-Leroy en m’appuyant sur les fondations solides et l’outil de production que m’a légué mon mari. » La preuve : la maison Duval-Leroy produit aujourd’hui entre 4 et 5 millions de bouteilles de champagne par an sur 200 hectares, dont 100 en propre. La production a plus que doublé depuis 1991, date de la reprise par Carol Duval-Leroy.

 

Un secteur et des métiers qui se féminisent en France

Si les femmes sont aujourd’hui à la tête de domaines viticoles et de plus en plus nombreuses à apprendre ces métiers du vin, elles restent néanmoins encore minoritaires. Comme le note Estelle Touzet, chef sommelière de l’Hôtel Meurice depuis 2010 : « Tout n’est pas encore idyllique et nous ne sommes pas encore légion partout. »

Pourtant, les métiers se féminisent, analyse Corinne Dewailly, qui reprend avec son frère le domaine Dewailly-Loubet en Bourgogne : « Quand j’ai repris mes études au lycée viticole de Beaune, après 15 années passées dans le secteur des ressources humaines à Paris, nous étions 40 % de femmes dans ma promotion. Le métier s’ouvre et les femmes n’ont plus peur de s’engager dans cette voie encore considérée comme masculine. »

Corinne Dewailly s’est d’ailleurs orientée vers un métier souvent considéré comme masculin : « A la différence de beaucoup, j’ai décidé de m’occuper de toute la partie technique et donc de partir m’installer en Bourgogne. Mon frère se charge de la partie commerciale à Paris. » Ce challenge, ils le relèvent donc à deux pour éviter de perdre ce terroir familial dont la réputation n’est plus à faire.

Parmi les autres métiers du vin, la féminisation, par exemple chez les cavistes, est plus lente, comme le note Ségolène Lefèvre. « Elles ne sont pas nombreuses à se lancer dans ce métier qui est à la fois difficile et très prenant. Il faut charrier des caisses et être ouvert presque tous les jours. Ce n’est en revanche pas le cas des sommelières qui sont de plus en plus nombreuses. »

Caroline Furstoss, d’origine alsacienne, est tombée dans la sommellerie toute petite. « Enfant, je savais déjà reconnaître les cépages de ma région. C’est donc tout naturellement que je me suis orientée vers des études d’hôtellerie à Strasbourg. » A 30 ans, Caroline travaille  comme chef sommelière du restaurant parisien Le Thoumieux, dont le chef n’est autre que le très cathodique Jean-François Piège. « Nous discutons beaucoup ensemble et il aime le vin, ce qui n’est pas le cas de tous les chefs. » Caroline Furstoss, comme Estelle Touzet au Meurice, remarquent que les femmes sont de plus en plus attirées par la sommellerie. « Dans mon équipe, je travaille avec une jeune femme et un apprenti », précise Caroline, qui fait également partie du comité de dégustation de la prestigieuse et très ancienne « Revue des Vins de France » et de l’association des sommeliers de Paris. Pourtant, comme le regrette Carol Duval-Leroy, « aucune femme n’a encore reçu le titre de Meilleur Ouvrier de France en Sommellerie. J’espère que ce ne sera plus longtemps le cas. »

 

Un milieu français toujours macho ?

« Le travail dans les vignes et à la cuverie est pénible et il est considéré comme dangereux », comme l’explique Delphine Dehenry, ingénieur et œnologue dans le Languedoc-Roussillon. La viticulture a longtemps été réservée aux hommes, car les femmes, en plus d’être considérées comme physiquement plus faibles, avaient la réputation de faire tourner les vins quand elles osaient mettre un pied dans les cuveries !

Si les croyances disparaissent, les idées reçues demeurent encore très présentes, comme le racontent Orianne et Ophélie Lamiable, qui ont repris l’exploitation de leur père à Tours-sur-Marne en Champagne : « Quand un banquier ou un client appelle, ils ne veulent pas traiter avec nous. Ils demandent notre père. » Un comble pour ces jeunes femmes qui travaillent au domaine depuis, respectivement, 20 ans et 7 ans. Les stéréotypes ont décidément la vie dure ! « Quand ma sœur Ophélie, une jolie blonde svelte, se présente, nous subissons encore des silences interrogateurs. »

En faire deux fois plus pour se sentir légitime, c’est le constat général de toutes ces femmes. Clothilde Chauvet considère que « c’est avec le temps que nous sommes vraiment jugées sur la qualité de notre travail ». Même constat pour les chefs sommelières Estelle Touzet et Caroline Furstoss qui ont souvent du faire fi des réflexions déplaisantes : « Il arrive encore, parfois, que je vienne prendre la commande d’une table et que les clients me rétorquent vouloir parler au sommelier. Lorsque je me présente, ils sont alors tout penauds en se rendant compte de leur erreur. Je ne leur en tiens pas rigueur, surtout quand ils sont avec leurs femmes qui les grondent d’avoir pu penser qu’en 2013, il n’existait pas de sommelières ! » s’amuse Caroline Furtoss.

Pour mettre fin à ces clichés persistants, Carol Duval-Leroy, la première femme à la tête d’une maison de Champagne et la première présidente de l’Association Viticole Champenoise, a d’ailleurs nommé en 2005 une femme chef de cave, Sandrine Longette-Jardin. « Nous travaillons en osmose avec Sandrine et nous avons le même désir de faire le meilleur champagne et de toujours innover, se renouveler. » Promouvoir des femmes de talent, dans les diverses professions du vin pour casser ces stéréotypes, est sans aucun doute une des réponses à apporter pour faire évoluer les regards.

 

A l’étranger, les femmes sont-elles mieux perçues dans ce milieu ?

Si l’on s’éloigne de la France pour aller aux États-Unis ou au Canada, le scénario semble être totalement différent.

Isabelle Dutartre est vinificatrice dans l’Oregon depuis les années 2000 : « J’ai découvert l’Oregon viticole en 1989 et m’y suis sentie tout de suite bien. Les gens et les vins m’ont immédiatement séduite. En 2007, j’ai élaboré ma propre cuvée que j’ai appelé 1789, comme symbole de ma propre “révolution professionnelle”. C’est encore très confidentiel, 1 800 bouteilles par an, mais je travaille sur un vin haut de gamme 100% pinot noir ».

Pour Isabelle, l’accueil des Américains a été très chaleureux, et être une femme ne l’a en rien handicapée : « Ce qui compte, c’est le travail et la qualité des produits qu’on propose. Être une femme n’a pas d’importance. Et contrairement à la France il y a beaucoup d’entraide entre professionnels. » A la question « comptez-vous revenir en France ? », Isabelle Dutartre réfute immédiatement l’idée : « Je réfléchis à m’investir dans un petit projet en France, pour ne pas me couper de mes racines, mais rentrer en France, non. L’Oregon est une région encore jeune du point de vue de la viticulture, les vignes les plus anciennes n’ont que 50 ans, mais c’est un champ d’expérimentation incroyable. Il y a une telle liberté pour créer que je ne compte pas rebrousser chemin. »

Cette liberté, Mylène Poisson la vit aussi pleinement. Pour cette jeune sommelière d’origine Québécoise qui a fait ses armes en Europe et en France en particulier, le principe de « métier d’homme » est totalement incongru : « Au Québec, la sommellerie se conjugue au féminin. Beaucoup de femmes intègrent les écoles de formation et Véronique Rivest est notre porte-étendard. Elle est la première femme, de surcroit québécoise, à avoir fini deuxième au concours mondial de sommellerie et ne parlons pas d’Elise Lambert, sacrée meilleure sommelière des Amériques ! » Autant d’exemples à suivre…

Ces femmes exercent aujourd’hui ces métiers de la vigne comme de vraies conquérantes. Réfutant les clichés ou autres stéréotypes, elles ont su s’imposer comme la Veuve Clicquot, Jeanne Pommery ou encore Françoise-Joséphine de Lur-Saluce à leurs époques et ne cessent de démontrer qu’il faut désormais compter avec elles !

 

A lire aussi :

Les Femmes et l’histoire du vin, Ségolène Lefèvre (éd. Féret, Bordeaux)

Boire et Manger quelle Histoire ! le blog de Ségolène Lefèvre, historienne de l’alimentation http://segolene.ampelogos.com/

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